LA LECON DE CHANT A L'ECOLE DE MUSIQUE par Dominique Bougy
CE QUE CHANTER VEUT DIRE...
Avant de développer une réflexion sur les objectifs et le déroulement d'un cours de chant, il convient de s'interroger sur « ce que chanter veut dire »*, mais aussi sur ce qui entre en jeu dans le métier de pédagogue de la voix.
J'avancerai que le chant est une discipline humaniste, (le seul art, hormis l'art dramatique, qui fasse appel au langage, et ce, dans toutes les langues) qui engage le corps, plus que tout autre instrument de musique, puisque le chanteur est son propre instrument ; l'âme et l'esprit. Il naît de la délicate union de la poésie et de la musique.
Le professeur de chant a mission, grâce à ses compétences de musicien, de pédagogue, et à ses qualités humaines, de former des chanteurs, c'est-à-dire des personnes capables d'exprimer au moyen de leur « instrument-voix » bien construit, leur art, fruit de leur sensibilité propre dans un contexte culturel donné. Je cèderai ici la parole à Jacqueline BONNARDOT pour définir le chanteur :
« Qu'est-ce qu'un bon chanteur ?
C'est un artiste qui maîtrise son corps, son esprit et sa sensibilité, par le travail régulier de la posture, du souffle, de la souplesse et de la décontraction de l'appareil vocal, de la diction et de l'enrichissement de son imagination. Il sait utiliser sa voix sans fatigue, dans de nombreux styles, pour le bonheur du public et pour le sien... (in : Le professeur de chant : un luthier qui construit une voix).
Qu'il s'agisse de former des musicients amateurs ou susceptibles de devenir professsionnels, l'éducation du chanteur me semble reposer sur quelques principes fondamentaux :
Une formation technique sérieuse et soignée qui passe par la découverte de « l'instrument-voix » et par un entraînement patient et méthodique de ses capacités, l'apprentissage progressif du langage musical et d'une certaine connaissance de la prononciation des langues les plus couramment chantées,
une formation esthétiaue induite par l'étude du répertoire et par le développement d'une curiosité artistique insatiable,
une éducation de la sensibilité individuelle, un développement de la capaciter à exprimer des émotions pour les transmettre par l'intermédiaire de la voix, donc du corps tout entier.
Il s'agit de guider les étudiants en chant vers l'autonomie et de stimuler leur créativité tout au long de leur parcours, dans le respect de leur personnalité et de leur devenir.
Toutefois, en fonction du type d'établissement dans lequel on exerce, mais aussi en fonction des objectifs individuels, les modalités de cet enseignement et son niveau d'exigence diffèrent de façon notoire.
A QUI S'ADRESSE LE COURS DE CHANT ?
J'accueille toute personne,( dotée d'un appareil vocal sain, et ne présentant pas d'atteinte notoire de l'appareil auditif ) désireuse de chanter, et d'investir dans cet apprentissage, du temps, du travail et de l'énergie.
A l'école de musique, le public du cours de chant est constitué de chanteurs amateurs soucieux d'une bonne utilisation de leur instrument dans leur pratique musicale, et désireux de recevoir un enseignement personnalisé. Il peut s'agir d'adultes de tous âges, épris d'un répertoire classique et lyrique, ou d'adolescents -à partir de 16 ans- conscients de la nécessité de travailler leur voix pour s'orienter ultérieurement vers le répertoire de leur choix. Tous souhaitent s'exprimer par le chant et concrétiser un désir né de l'émotion éprouvée à l'écoute de chanteurs accomplis.
L'ORGANISATION DES COURS DE CHANT
Au sein de ma classe, j'ai adopté une organisation qui me semble particulièrement bénéfique, pour les années d'étude qui correspondent aux cycles 1 et 2 des écoles de musique.
Il s'agit de faire travailler des élèves de niveau similaire, en ateliers regroupant trois ou quatre personnes sur une durée d'une heure trente à deux heures.
Une préparation musculaire et respiratoire collective, prépare à la vocalisation individuelle, suivie d'un moment consacré à l'étude d'un répertoire adapté aux possibilités de chacun, avec accompagnement de piano. Alors que le professeur de chant guide l'étudiant sur le plan technique, le pianiste accompagnateur l'aide dans la mise en place détaillée des oeuvres étudiées et lui permet d'interpréter l'oeuvre en dimension réelle, en vue d'auditions organisées au sein du groupement de communes.
Cette organisation donne au cours une certaine dynamique. Chaque élève peut tour à tour apprendre à chanter avec aisance en présence de plusieurs auditeurs, et affiner son écoute, intérioriser les corrections, lorsqu'il est lui-même silencieux. Il peut ainsi entendre un répertoire varié, plus étendu, qui suscite son intérêt, pique sa curiosité, lui permet de se cultiver. Il peut relativiser ses éventuels problèmes techniques, découvrir plusieurs méthodes d'approche de ces difficultés, car, chaque voix et chaque personne étant unique, il importe de rechercher des solutions individuelles à ces problèmes.
Dans le cadre du cours de chant, je peux également introduire le travail polyphonique, un par voix, en duos ou trios, avec accompagnement au piano, avec la participation éventuelle d'autres instrumentistes.
La classe de chant de l'école de musique se produit en concerts -en moyenne deux fois par an- à l'occasion de temps forts comme Noël, la fête de la musique etc..., mais ces auditions peuvent se présenter aussi comme des concerts à thème, ou encore être le fruit d'un travail réalisé par plusieurs professeurs de l'école, sur un projet donné.
CLEFS POUR UNE PEDAGOGIE VOCALE...
Ma pédagogie se fonde avant tout sur le respect de l'individualité de l'élève, et vise à développer la voix qui est la sienne, à la révéler. Il s'agit de distinguer le vrai timbre de la voix, la personnalité, le caractère et l'âme de la personne désireuse de chanter.
J'attends de l'élève un engagement actif dans son travail personnel, indispensable pour une progression réelle, satisfaisante pour lui et pour moi. Ce contrat inclut la régularité dans le travail et le respect d'un temps de travail raisonnable, effectué avec la concentration nécessaire ; ainsi que la participation aux projets de la classe.
Dans mon enseignement, j'accorde une grande importance au travail corporel préliminaire, car il n'est pas de beau chant, ni de beau son, ni même d'expression musicale, sans une synergie respiratoire harmonieuse, installée dans un corps tout à la fois détendu et tonique. Cette synergie est délicate et assez longue à acquérir. Elle nécessite un entraînement régulier et systématique hors acte chanté et en chantant.
Le travail corporel préparatoire que je préconise, visant à installer la posture favorable au chant, érigée et flexible, s'appuie sur ma longue pratique du yoga, mais aussi sur d'autres techniques corporelles, telles que celles de Moshé FELDENKRAIS.
Il vise à faire prendre conscience à l'élève, de l'état de tonicité ou de relaxation des groupes musculaires chargés de l'équilibre postural, de la respiration et de l'émission vocale, mais aussi à faire travailler cette musculature de façon consciente et volontaire. Il s'agit de renforcer les sensations kinesthésiques sur lesquelles s'appuie le contrôle technique du chanteur, et ce, dans le corps entier.
Le travail du souffle inclut également des exercices issus du yoga (exercices dits « de Pranayama »), d'autres qui m'ont été enseignés par mes professeurs et par une phoniâtre; d'autres encore, que j'ai expérimentés au fil de mes lectures d'ouvrages spécialisés.
L'interprétation d'une oeuvre passe par la maîtrise du corps et la capacité à le mettre au service de ses émotions exprimées. Le professeur peut encourager l'élève à habiter son corps et son visage avec l'émotion requise par l'oeuvre.
Pour ce qui concerne la vocalisation : l'exploration des résonateurs et l'harmonisation des registres cultivent la rondeur et la brillance du timbre.
Mes exercices de vocalisation explorent toutes les voyelles, souvent couplées,
afin d'établir un bon équilibre entre le clair et l'obscur, éventuellement introduites par des consonnes, sur des mouvements mélodiques conjoints ou disjoints, dans un tempo modéré ou plus rapide. Ils visent à favoriser la souplesse de l'émission, garantie par l'installation progressive de l'appoggio.
Les exercices de base sont, pour tous, les mêmes ; mais le résultat sonore est différent, puisque le timbre est respecté.
Il est important de trouver la voyelle la plus favorable à tel ou tel élève, d'inventer des exercices, qui viendront provoquer des réactions naturelles. C'est par l'exemple vocal, mais aussi par le recours à l'imaginaire que l'élève définit peu à peu « l'image intérieure du son », la mémorise et peut le reproduire de façon fiable.
Ne pas chercher à « corriger », mais plutôt susciter une amélioration par des instructions précises, positives, me semble être une des clés de la pédagogie.On remplace ainsi le défaut par la qualité contraire, que l'on développe jusqu'à ce que le défaut s'efface.
Pour que les élèves intériorisent peu à peu ce que j'appelle « l'image du son », en eux-même, et enrichissent leur culture musicale, il me semble important qu'ils écoutent des chanteurs en concert, à l'opéra; comparent des enregistrements, dans des programmes et des styles variés. Le professeur peut les orienter dans ce domaine et participer ainsi à leur formation esthétique.
Le choix du répertoire revêt une grande importance dans la progression de l'élève, tout au long de ses études. Il convient de donner à chanter des pièces qui présentent des difficultés adaptées aux moyens techniques actuels de l'étudiant, susceptibles de le faire progresser. Un morceau difficile trop tôt abordé est vecteur de frustration et de régression. Le choix en incombe donc à mon avis au cours des premières années au professeur, qui, s'il est à l'écoute de l'étudiant dans sa globalité, peut l'imaginer chanter tel ou tel air susceptible de lui plaire et de lui convenir, mais il est essentiel de respecter autant que possible ses désirs éventuels en ce domaine.
Au cours de la première année, j'aime commencer avec des pièces écrites en langue italienne, avant d'introduire le Français, l'Allemand et l'Anglais. Les répertoires des XVIIe, XVIIIe siècles conviennent très bien aux jeunes voix.
Jointe à l' acquisition de méthodes de travail et aux conseil d' interprétation, cette incitation à la recherche personnelle contribue à l' accession à l' autonomie; l'élève peut découvrir lui-même ce qu'il a envie de chanter, vers quel style il se sent porté, éduquer son sens critique. Acteur de son évolution, il peuts'approprier ce que les professeurs lui ont appris et tracer lui-même son chemin, choisir son répertoire, non seulement selon sa voix, mais selon sa vie intérieure.
Le travail de la voix demeure en effet un cheminement et une voie d'appropriation de soi-même. Il importe de respecter le rythme de l'étudiant dans ce domaine. Je citerai la cantatrice et pédagogue Colette WYSS :
« Il arrive si souvent que certains soi-disants défauts vocaux proviennent d'une gêne intérieure... C'est là que le professeur peut devenir une aide réelle(...) Il peut alors, à travers le chant, aider à retrouver un équilibre perdu »... sans toutefois s'arroger des prérogatives de thérapeute.
Tel est donc le chemin que j'emprunte afin de « cultiver mon jardin » de pédagogue, d'en faire -bien modestement toutefois !- un « jardin des voix »...
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